HOMMAGE À ALBERT CHARTIER
Allocution de Francis R. Whyte, recteur de
l'Université du Québec à Hull,
prononcée à l'occasion de l'octroi du doctorat
honoris causa
à M. Albert Chartier,
lors de la Collation des grades 1999 de l'Université
du Québec à Hull,
au Palais des congrès de Hull, le 30 octobre 1999
L'Université du Québec à Hull reçoit
cette année ses premiers étudiants en bande
dessinée, dans un programme unique en Amérique
du Nord. C'est ainsi avec fierté qu'à cette
occasion je vous présente monsieur Albert Chartier,
pionnier de la bande dessinée québécoise,
à qui l'Université du Québec est honorée
d'octroyer un doctorat honoris causa en raison de l'excellence
de son oeuvre artistique et culturelle.
Albert Chartier pratique son art au Québec depuis
1935. On lui doit, entre autres, les séries Bouboule,
Séraphin et, surtout, Onésime. Cette dernière
bande dessinée paraît depuis 1943 dans le Bulletin
des agriculteurs. Ce personnage est donc demi-centenaire,
fait unique dans l'histoire de la bande dessinée québécoise.
Aujourd'hui la bande dessinée s'affirme partout en
Europe, en Amérique du Nord, et au Japon; elle émerge
en Russie, en Afrique, et en Amérique du Sud. La bande
dessinée prend des formes et des formats variés,
s'inscrivant souvent dans la culture et dans l'époque
et reflétant ainsi la société dans laquelle
elle est produite.
Le bédéiste exerce une profession à
exigences multiples. Il lui faut développer le talent
de raconteur d'histoires, de communicateur et de créateur
d'images; maîtriser aussi l'écriture, le dessin,
la couleur et accroître les dons de metteur en scène,
de recherchiste et de concepteur visuel. Le bédéiste
doit avoir la capacité d'organiser et de gérer
tous les aspects gravitant autour de la réalisation
d'un album, d'élaborer la démarche créatrice
personnelle, de poursuivre une évolution graphique
et littéraire digne d'intérêt, et enfin
de s'affirmer en tant qu'artiste original.
Albert Chartier, surnommé le doyen du 9e art au Québec,
est né en 1912, à Montréal, et habitait
comme enfant près du parc Lafontaine, au coeur du Plateau
Mont-Royal. En 1918, il a entrepris ses études au Collège
du Mont Saint-Louis aux côtés d'un autre grand
artiste, le poète Hector de Saint-Denys-Garneau.
Il s'est engagé ensuite pendant quatre ans dans des
études à l'École des Beaux-Arts de Montréal,
mais découvrait que ce milieu, encore à l'époque
largement conservateur, était peu propice à
son expression novatrice et à son intérêt
pour l'illustration.
Au cours de la crise économique des années
1930, il mettait son talent pour l'illustration à l'épreuve
en faisant des croquis de musiciens comme outil de promotion
à l'entrée des célèbres cabarets
de l'époque. Vers la fin de cette décennie,
il fonde la revue Can-Can avec son ami Marcel Tessier. Entre
novembre 1937 et février 1939, ils publient ensemble
quatorze numéros de ce mensuel de luxe avec plusieurs
collaborateurs de marque, tels Gratien Gélinas, Louis
Francoeur, Jovette Bernier, Pallacio Morin et Robert Choquette.
En 1940, Chartier quitte le Québec pour New York où
il travaille comme illustrateur humoristique au sein de deux
grandes maisons d'édition, tout en approfondissant
les techniques de son métier. Après l'entrée
des États-Unis dans la deuxième guerre mondiale,
Chartier décide de rentrer au pays, où il est
tout de suite bien reçu. Il réalise d'abord
des bandes dessinées et des caricatures pour des publications
gouvernementales.
Parallèlement à ses bandes dessinées,
la variété de ses talents artistiques se manifeste
par des illustrations de couvertures en couleurs et par des
caricatures pour de nombreux hebdomadaires et mensuels francophones
et anglophones québécois, tels Le Samedi, La
revue populaire, Le petit Journal , le Montreal Star et le
Week End Magazine. Il illustre aussi des romans-feuilletons
comme Dollard-des-Ormeaux. Il raconte les vingt-cinq ans de
vie politique de Maurice Duplessis dans une bande dessinée
à l'aquarelle présentée au Premier Ministre
lors de cet anniversaire.
Au début des années 1950, il rencontre le romancier
Claude-Henri Grignon qui rêve de mettre en images son
roman à grand succès Un Homme et son péché.
En 1952, c'est avec Albert Chartier que Grignon décide
de travailler. Cette bande dessinée réaliste
paraît pour la première fois en 1954 sous le
titre Séraphin l'Ours du Nord, et influence l'adaptation
télévisuelle des Belles Histoires des Pays d'en-Haut.
Après une année passée comme portraitiste
à l'Exposition universelle de 1967, Chartier est engagé
par l'École des Arts et Métiers commerciaux
de Montréal pour donner des cours de dessin de mode
et de physionomie. Il y enseigne pendant dix ans, quittant
avec regret l'enseignement au moment de prendre sa retraite
en 1977.
Toutes ces activités artistiques et professionnelles,
aussi nombreuses soient-elles, ont été réalisées
en marge de la production de son oeuvre majeure, la série
Onésime.
En 1943, le Bulletin des agriculteurs avait engagé
Albert Chartier pour illustrer les contes de Gabrielle Roy,
ainsi que des romans et des nouvelles. La revue lui offre
ensuite la possibilité de créer une bande dessinée.
À l'image du Saturday Evening Post aux États-Unis,
qui a connu un succès fulgurant grâce à
son illustrateur Norman Rockwell, le Bulletin des agriculteurs
allait connaître un succès similaire avec la
collaboration d'Albert Chartier.
S'inspirant du milieu rural ciblé par la revue, de
sa propre famille et de ses expériences sociales, Chartier
crée avec la série Onésime une chronique
de la vie à la campagne et, en filigrane, une histoire
de l'évolution de la mentalité et de la société
québécoises. L'oeuvre d'Onésime n'est
pas régionale ni folklorique, comme pourrait le laisser
supposer un premier regard. Le duo d'Onésime et de
Zénoïde est atemporel et rejoint le thème
sans frontière du couple tiraillé, mais inséparable.
La drôlerie des personnages s'obtient par la seule magie
du noir et blanc. Des lignes extrêmement courbes caractérisent
le corps de Zénoïde et quelques taches, qui servent
de moustaches et de sourcils, suffisent à bien camper
Onésime.
Avec des outils artisanaux, une planche en bois, un grand
carton, un pot d'encre de Chine, une plume, un tire-ligne,
Chartier crée des tempêtes typiquement québécoises,
des orignaux gros comme des maisons ou des motoneiges réalistes.
La force des effets de nuit rendue par quelques hachures et
l'orientation variée et dynamique des lignes et des
points, qui transforment en un clin d'oeil une tempête
de neige en poudrerie, dévoilent un dessinateur qui
aime son métier de raconteur et qui est conscient du
plaisir graphique qu'il procure.
L'humour de Chartier s'apprécie dans l'évolution
de ses personnages profondément ancrés dans
notre société. Bègue à la naissance
de la série, Onésime est guéri par un
chiropraticien des États-Unis. Au début, il
allait à la chasse à l'ours et à la pêche,
mais avec le temps fréquente plus souvent Montréal,
la Place des Arts et les restaurants. Il a passé des
vacances à Cuba et visite la Floride presque tous les
ans. Il a participé à de grands événements
historiques: la visite du Général de Gaulle
à Montréal, l'Expo '67, les olympiques de 1976,
et la venue des grands Voiliers de Québec en 1984.
L'humour tendre de Chartier s'harmonise bien avec les événements
d'actualité. Son oeil humaniste ne retient que les
situations qui nous font rire de notre fragilité et
qui nous aident à mieux comprendre ce que nous sommes
devenus.
À partir du début du siècle, la bande
dessinée québécoise a connu une période
d'effacement, au point de devenir très méconnue
dans les années 1970. Chartier a été
le seul auteur québécois à publier de
façon régulière au cours de cette période.
La reconnaissance si bien méritée ne lui est
venue que tardivement. C'est en 1973 que ses planches ont
été exposées pour la première
fois en Europe. En 1982, il était la vedette d'une
exposition itinérante de la bande dessinée québécoise
présentée à Albi et à Toulouse.
En 1990, le Festival de la bande dessinée de Montréal
a créé le prix "Albert Chartier "
dans le but de souligner le travail d'un auteur qui a contribué
à l'avancement du 9e art au Québec, ainsi que
le prix "Onésime " pour récompenser
une oeuvre, ou une personne, ayant contribué à
l'épanouissement de la bande dessinée au Québec.
L'Université du Québec est fière de
s'inscrire dans ce mouvement de reconnaissance d'un grand
artiste québécois en octroyant un doctorat honoris
causa, sous l'égide de l'Université du Québec
à Hull, à monsieur Albert Chartier, en raison
de l'excellence de son oeuvre artistique et culturelle et
ce, pour souligner la qualité et la valeur de sa carrière
dans le domaine graphique à titre de pionnier de la
bande dessinée sur le plan québécois.
Francis R. Whyte
Recteur de l'UQAH
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